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Cran-Pont-de-Claix : de l'alliance des dynasties à l'indépendance

Gilles Solard

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Emballages Magazine propose une série d'enquêtes sur des entreprises, des hommes ou des technologies qui ont fait l'histoire de l'emballage. Cette semaine, nous nous arrêtons sur les Papeteries de Cran. Petite par la taille, cette entreprise tourne le dos aux énormes machines à papier du Nord de l'Europe. Et raconte l'histoire de l'industrie papetière française.

Il est des usines dont l'histoire remonte à la nuit des temps. Les Papeteries de Cran, situées à Cran-Gevrier (Haute-Savoie) en font partie. « Son démarrage date de 1430 », raconte Thomas Livingstone-Learmonth, actuel Pdg de l'entreprise. Une installation qui se justifie par la présence d'une eau particulièrement pure en provenance du lac d'Annecy mais aussi par celle d'une chute d'eau de 30 mètres, idéale pour actionner un moulin. Il faudra attendre le xixe siècle pour associer l'histoire de cette papeterie au nom des Aussedat, une famille bien établie en Savoie.

La dynastie des Aussedat aurait pris naissance au milieu du Siècle des Lumières avec un nommé Jean Ossedat, né dans les monts du Forez. Celui-ci travaille comme ouvrier-papetier chez Pierre de Montgolfier, inventeur de la montgolfière. Il fait entrer son fils Augustin dans l'entreprise en 1781. Ce dernier, homme de confiance des Montgolfier, gravit les échelons avant de racheter en 1800 le moulin de Cran.

Montgolfier

En 1815, Augustin est à la tête de trois établissements qu'il répartit entre ses trois fils. Alexis hérite des Papeteries de Cran. En 1842, l'usine lui doit sa première machine à papier fonctionnant en continu. Son principe, encore appliqué aujourd'hui, est très simple : la pâte à papier déjà affinée est mise dans une grande cuve, puis déversée sur une toile métallique sans fin, en rotation, animée d'un branlement continu pour l'égouttage. La feuille passe alors entre des cylindres de presse garnis de feutres, est séchée sur des cylindres, puis s'enroule en bobines.

Cette première machine en continu est bientôt suivie d'une seconde machine à papier de taille équivalente en 1844. De quoi affronter une rude concurrence dans une région qui compte pas moins de six machines à papier dans les années 1850. De quoi aussi prendre le tournant économique du rattachement de la Savoie à la France en 1860, alors que jusque-là les échanges se faisaient surtout avec le Royaume piémontais. Mais Jean-Marie Aussedat meurt brutalement en 1867. Eugène Crolard, associé de la Papeterie Voiron en Dauphiné, rejoint alors Aussedat et assure le développement industriel et commercial de l'entreprise sur l'ensemble du territoire français. Sa production passe ainsi de 370 tonnes en 1875 à 1 000 tonnes en 1903.

Bull

Au tournant du siècle, l'entreprise change de statut : elle devient, en 1913, la Société anonyme des Papeteries Aussedat. La direction de l'entreprise reste familiale. Une famille qui a d'ailleurs des liens avec Michelin. Ainsi, en 1910, ce dernier confiera à Papeterie de Cran la fabrication des cartes routières ! Une production que la société continue d'assurer...

C'est en 1932, année de la création d'Emballages Magazine, qu'Aussedat prend son véritable essor : l'entreprise signe avec la Compagnie des Machines Bull un contrat d'exclusivité pour la fabrication des cartes perforées destinées à de nouvelles machines à calcul complexe.

Dès 1933, l'essentiel de la production des cartes mécanographiques est assuré dans un entrepôt de La Plaine-Saint-Denis qui tourne à plein régime, à partir du papier « tabulating » fabriqué à Cran. Un contrat d'exclusivité de 30 ans qui permettra à Aussedat de passer sans encombre la crise des années 1930...

Curieuse histoire que la rencontre du papetier et de l'informatique au travers de la mécanographie. Où l'on apprend notamment qu'Edouard Michelin veut sauver Bull des appétits américains d'IBM en poussant les Papeteries Aussedat, aidées de la famille Callies, à prendre le contrôle de la Compagnie des Machines Bull entre 1935 et 1964 ! Cela n'empêchera pas IBM de passer un contrat avec Aussedat en 1945 pour assurer ses propres approvisionnements en cartes mécanographiques.

IBM métamorphose l'entreprise, qui est chargée d'approvisionner toutes les filiales sud-européennes de l'américain. Et les sites de Cran et de La Plaine-Saint-Denis, même avec l'acquisition de deux nouvelles machines en 1954 et 1960, doivent désormais s'appuyer sur de nouveaux partenaires. Or, Les Papeteries du Pont-de-Claix, dans la banlieue de Grenoble, semblent bien répondre aux exigences des pionniers de Cran.

Rank Xerox

Pont-de-Claix est également solidement ancré dans la tradition papetière, bien que son histoire ne débute qu'en 1821. Après rachat, le groupe Aussedat-Pont-de-Claix dispose de trois sites de production (Cran, Pont-de-Claix, Les Mureaux) et s'impose comme l'un des leaders du marché. Objectif ? Faire face au développement de la photocopie. Cran sera d'ailleurs la première usine en Europe à fabriquer, en 1968, des ramettes A4 pour Rank Xerox !

Mais le site de Cran devient trop étroit. Il ne peut à la fois fabriquer sa pâte et la consommer sur place dans une machine à papier géante qui lui permettrait de capter l'énorme marché à venir de la reprographie. Il faut donc à nouveau trouver un partenaire industriel. François Paturle, président d'Aussedat-Pont-de-Claix, se rapproche naturellement de Jacques Calloud, Pdg de la Société des Produits chimiques et cellulose Rey, une autre dynastie en provenance des métiers du bois. La fusion a lieu le 1er janvier 1970 après 18 mois de négociations. L'association forme un poids lourd diversifié dans le papier, comparable à Béghin, La Rochette Cenpa ou Arjomari : Aussedat Rey produit alors 58 000 tonnes de papiers informatiques et géographiques et de papiers de reprographie ; 20 000 tonnes de papier pour impression-écriture ; 30 000 tonnes de sacs en papier et d'emballages alimentaires...

Emballage

En 1971, et sous la pression du gouvernement, le jeune groupe double encore de taille en faisant l'acquisition des Papeteries de France. Aussedat Rey devient le numéro un français sur le marché de l'impression-écriture. Mais l'unité de Cran, qui finit par perdre son client Rank Xerox au profit de l'unité de Saillat, disparaît dans une nébuleuse qui la dépasse désormais largement. Et les années fastes se transforment alors en années noires. Les deux chocs pétroliers essoufflent le groupe qui doit se restructurer après une croissance externe sans doute trop rapide.

La refonte intervient en 1985, par la création de divisions en prise avec leur marché et autonomes dans leur gestion. Le groupe crée, entre autres, la division Iridium dédiée aux papiers de spécialités, qui comprend Cran, La Robertsau à Strasbourg et Maresquel dans le Pas-de-Calais. Cran est alors à la recherche de nouvelles niches en raison du déclin de la carte perforée et de la perte du papier de reprographie. L'idée est de créer une filiale orientée notamment sur les papiers de couleurs.

L'arrivée d'International Paper va cependant décider autrement du sort de ces deux unités. Le groupe américain s'est, en effet, lancé depuis la mi-1980 dans une politique très active d'acquisitions. En 1989, c'est au tour du groupe Aussedat Rey d'intégrer, suite à une offre publique d'achat (OPA), la multinationale sous la houlette de Jean-Philippe Montel. Celle-ci mettra quelque temps pour décider de se concentrer sur une activité devenue le fer de lance d'Aussedat Rey : la ramette. La décision de céder les Papeteries de Cran est prise en 1993 et effective en 1994. Elle met ainsi fin à une permanente intégration du site dans un ensemble toujours plus vaste depuis la création de l'entreprise. Deux anciens cadres d'Aussedat Rey, Thomas Livingstone-Learmonth, alors directeur général d'Iridium, et Richard Gravier, directeur de l'usine de Cran, prennent leur indépendance en acquérant Cran, berceau d'Aussedat.

De son côté, Pont-de-Claix connaît un sort différent. Dans un département « industriels et spéciaux », Pont-de-Claix fabrique alors les papiers supports que Corimex couche et transforme pour la télécopie. Une histoire qui se poursuivra jusqu'à la fermeture de Corimex en 1999. Les papiers thermiques pour télécopie n'ont en effet plus lieu d'être puisqu'ils ont été progressivement remplacés par des feuilles en ramettes... Mais Pont-de-Claix produisait aussi des adhésifs pour étiquettes et... les cartes géographiques de Michelin, dont la fabrication lui était revenue en 1984 ! Cran cherchait précisément, de son côté, un site spécialisé dans les papiers minces, étant lui-même un spécialiste des grammages élevés. « Nous voulions offrir une large palette », explique Thomas Livingstone-Learmonth. Voilà comment Cran et Pont-de-Claix ont renoué, en avril 2000, leurs liens historiques, 40 ans après avoir lié une première fois leur sort.

Barrière

Certes les dynasties ont aujourd'hui disparu, l'informatique et la reprographie ne sont plus qu'une vieille histoire, et les groupes ne sont plus là. Depuis 2000, une nouvelle aventure a donc débuté avec une ambition, celle de se développer sur des niches de marché. Entre 1970 et aujourd'hui, l'effectif de Cran est passé de 470 à 175 personnes. Le nombre de machines a diminué de cinq à une seule. Le site n'en continue pas moins à fabriquer une quantité considérable de produits dans l'impression, l'adhésivage... et les emballages, dans lesquels l'entreprise s'est diversifiée dans les années 1990. La gamme de produits Iripack, un papier barrière aux graisses et résistant à l'eau, est précisément ce qui fait le ciment des deux unités puisqu'elle est fabriquée sur les deux sites à la fois : Cran pour les forts grammages et Pont-de-Claix pour les grammages minces. Sur un total de 75 millions d'euros, l'emballage représente 30 % du chiffre d'affaires de Cran et 10 % de l'activité de Pont- de-Claix, mais est en forte croissance aujourd'hui. Un nouveau champion de l'emballage en puissance ?

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